Postface de Roger Dachez

Dans la France du XXIe siècle, nous vivons désormais loin d’une pratique vivante de l’héraldique. Si quelques familles aristocratiques en maintiennent la tradition, c’est par une sorte d’attachement à un passé, à une histoire révolue, que le grand public considère volontiers, sinon avec dédain, du moins avec une curiosité mêlée de quelque ironie.

Nous avons simplement oublié deux choses : la première est que la pratique des armes, des écus et des blasons, était dans l’ancienne France un usage fort répandu dans toutes les classes de la société et dans toutes ses institutions, nobles ou roturières. Au plus haut sommet de l’Etat et de la hiérarchie des conditions sociales, certes, mais aussi dans les métiers et chez les particuliers. Tristement balayé par la Révolution comme un témoignage scandaleux du « féodalisme », bricolé à nouveau sous l’Empire pour décorer une noblesse nouvelle, cet usage n’a pas survécu au XIXe siècle bourgeois. Ce fut un grand dommage.

Le second point est que, de nos jours encore, dans les pays anglo-saxons notamment, mais pas seulement, la pratique des marques héraldiques reste très vivante et des autorités officielles en contrôlent l’usage. L’héraldique n’est donc pas une science du passé.

L’Ordre des Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte, certes limité à un très petit nombre de personnes, est cependant encore l’un des lieux où, dans la France sécularisée et « démythifiée » qui est la nôtre, cette science vit toujours et se transmet au quotidien.

Le travail considérable et remarquable que l’auteur de cet ouvrage a accompli, en retraçant la vie des plus anciens CBCS, nous permettra d’établir entre eux et nous un pont à travers l’histoire et le temps, et nous rendra contemporains de leurs préoccupations et de leurs espoirs. Cet armorial du passé appelle en effet à un autre armorial : celui d’un ordre toujours vivant qui, à travers la langue énigmatique et pourtant éloquente des écus, de leurs émaux, de leurs figures et de leurs pièces honorables, est un des éléments qui, avec ses rituels et ses décors, fondent son unité morale et spirituelle et garantissent sa pérennité.

Les armes des CBCS sont au fond les emblèmes les plus parlants de la chevalerie maçonnique. Créée de toutes pièces au XVIIIe~siècle, résurgence inattendue d’une chevalerie « opérative » alors presque éteinte, elle donnait corps au deuxième terme d’une opposition déjà présente, quelques siècles plus tôt, au cœur des récits du cycle arthurien : celle de la « chevalerie terrienne » et de la « chevalerie célestielle ». Chevalerie célestielle mais point immatérielle, discrète mais surtout pas absente, faite non de force et de violence physique mais de courage spirituel et d’héroïsme moral.

Parcourir cet armorial, le lecteur s’en sera vite rendu compte, est bien autre chose que déambuler dans les salles silencieuses d’un musée : c’est entendre un message venu du passé. Chacun de ces écus, joint à la rigoureuse notice biographique qui l’accompagne et l’éclaire, nous fait revivre un des innombrables épisodes, célèbres ou méconnus, de l’histoire des CBCS, cette aventure improbable et passionnante que le destin a failli interrompre à plusieurs reprises, mais qui se poursuit encore.

Etudier cet armorial n’est donc pas seulement sacrifier à une curiosité de dilettante, c’est au fond, si l’on donne aux choses leur dimension réelle, une sorte d’exercice spirituel. Chacun de ces écus a été voulu, pensé, comme le résumé d’une vie, d’une vocation : il doit être accueilli avec émotion et respect.

Remercions à nouveau l’auteur de nous avoir donné la possibilité d’accomplir cette expérience. Il reste à chacun de nous, chevalier en puissance en un siècle où plus d’un cœur sincère peut être désemparé, à composer en lui-même, et à inscrire dans sa vie, les armes de ses rêves…

Roger Dachez
Eques a Vera Luce